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Assinatura de Gilberto Freyre
Artigos : Periódicos Científicos  



D'UNE CIVILISATION LUSO-TROPICALE
par Gilberto FREYRE, M.A.,
D. Litt. Dr. h.c.


Un anthropologue brésilien critiquait récemment le professeur Arnold Toynbee pour n'avoir pas inclus dans as nomenclature de "types de civilisation" celui que ce critique caractérisait d'une façon plutôt pédande en l'appelant "Luso-Tropical". Car il ne s'agit pas, selon ce même critique, d'un type de civilisation qui s'est développé sous les tropiques, ou dans des régions extra-européennes, d'une façon que l'on puisse considérer comme "Européenne" ou "Occidentale", mais bien d'un type vraiment unique et particulier, tendant à devenir symbiotique, à peine entre-t-il en contact étroit avec des peuples non-européens et avec leurs cultures et leurs civilisations; plus particulièrement quand il s'agit de peuples non-européens des régions tropicales.

Cette civilisation Luso-Tropicale, définie comme symbiotique, n'est pas une abstraction sociologique d'un genre purement idéal ou théorique. On la trouve aujourd'hui, sous des formes des plus concrètes, non seulement à Goa et dans d'autres régions de l'Orient, mais en Afrique Orientale, en Afrique Occidentale, au Cap-Vert et, sur l'échelle d'un continent presque entier, au Brésil. Elle est bi-nationale, et encore qu'en majeure partie composée de chrétiens, n'embrasse pas seulement des chrétiens, mais encore des musulmans, des juifs, des Parsis et des Hindous. Elle est pluri-raciale, et en tant que pluri-raciale, d'une telle diversité dans sa composition ethnique, qu'elle comprend les principaux groupes ethniques connus sous le nom de "races", non seulement dans leur expression relativement pure, mais encore dans de nombreuses variétés de mélanges et de combinaisons. Un de ces mélanges, le Luso-Amérindien, a donné naissance au fameux "Bandeirante" ou "Pauliste": type énergique de métis, dont la présence dans l'intérieur de l'Amérique du Sud, a été considérée par certains historiens et anthropologues comme une épopée de l'énergie humaine et de l'endurance.

Ce métis plein de dynamisme etait porteur des données essentielles de la civilisation européenne dans les terres les plus reculées du Centre, du Nord et du Sud du Brésil, bien qu'il fût aussi bien, et dès les premiers jours, un médiateur entre cette civilisation et l'Amérique tropicale. On a dit que moins de cinquante ans après leur introduction en Amérique tropicale par les premiers colons portugais, les poulets et les canards d'Europe étaient devenus un élément du régime domestique des masses indiennes au Brésil. La chose se passe à peu près de la même façon pour le bétail et les chevaux. En vertu de telles valeurs de la civilisation européenne, introduites en Amérique et grâce aux nombreuses unions contractées par des Portugais avec des femmes indiennes, en un demi-siécle, la culture Amérindienne, dans les régions de l'Amérique tropicale colonisées par les Portugais, avait cessé d'être la culture originelle pour devenir un nouveau type de culture; de même, la civilisation européenne apportée en Amérique par les Portugais, venus là en pionniers, se différencia de son style européen orthodoxe. Le manioc remplaça le blé d'Europe; le cajou devint un succédané de la vigne. Le hamac amérindien, fut substitué au lit européen car, plus frais et plus hygiénique, il convenait mieux au climat tropical que le lit habituel. Ajoutons qu' un certain nombre de plantes tropicales, connues ou cultivées des Amérindiens, devinrent un élément du régime domestique des colons portugais établis au Brésil: aliments et plantes médicinales; et aussi le tabac; et les poteries, les jouets, les méthodes agricoles, sans parler des mythes, des croyances, des danses, de la musique, des chants.

C'est ainsi que naquit au Brésil une Civilisation Luso-Tropicale: grâce à un processus d'interpénétration culturelle qui n'eût probablement pas pu se développer sans les rapports intimes de nombreux Portugais avec des femmes amérindiennes. C'est de la même façon qu'une civilisation Luso-Tropicale commença à Goa: par les mêmes rapports intimes entre des européens - certains d'entre eux, des nobles - avec des femmes des Tropiques.

Mais parce que dans l'Inde tropicale, les pionniers portugais s'étaient trouvés en présence d'une civilisation bien développée, et non pas d'une culture tropicale sylvicole, le résultat du processus d'interpénétration culturelle fut différent de ce qu'íl était - ou avait été - au Brésil et en Afrique noire. Des valeurs raffinées d'une civilisation mûrie, intégrées depuis des siècles sous les Tropiques, furent adoptées par les Portugais, des naturels de Goa et des autres peuples de l'Orient. Certaines de ces valeurs furent importées au Brésil par les Portugais, dès le seizième siècle. Certaines furent aussi introduites très tôt en Afrique, où les portugais dès cette époque, avaient entrepris de développer une civilisation - avec ses églises, ses monastères, ses écoles, ses demeures de brique ou de pierre - au lieu de se contenter d'un établissement précaire de marchands de passage ou de propriétaires éloignés de leurs plantations tropicales.

L'esclavage faisait partie de cette civilisation, une civilisation européenne des tropiques, où l'élément européen était prépondérant, sans être toutefois exclusif. Mas le fondement de cette civilisation ayant pris, au Brésil surtout, la forme d'un type patriarcal de famille rurale, l'esclavage, à son service, était en règle générale, d'un genre domestique, oriental, adouci, plutôt que du genre d'esclavage " industriel " généralement adopté par les Hollandais, les Français et les Anglais dans leurs colonies tropicales. Ceci semblerait expliquer pourquoi tant d'observateurs furent surpris de découvrir chez les portugais établis sous les tropiques, un système de rapports entre maîtres et esclaves bien plus humain que celui qui s'était développé dans les plantations britanniques ou hollandaises de l'Est.

L'esclavage même, étant dans la plupart des cas, de ce type patriarcal, evait as part - une part - très importante - dans le processus d'interpénétration culturelle qui commença, dès le seiziéme siècle, à être la condition de base d'úne forme neuve de civilisation: calle même que certains anthropologues modernes et certains sociologues brésiliens et portugais décrivent comme une "civilisation Luso-Tropicale". Car l'esclave domestique lui- même, relativement bien traité par les portugais, devenu chretien et membre d'une famille patriarcale chrétienne, se sentait participer à la nouvelle expérience: au développement sous les tropiques d'une civilisation ou l'élément européen était prépondérant sans être exclusif; et qui assimilait certaines des valeurs et des techniques des peuples tropicaux - même de l'esclave et de as culture tribale - . Ainsi l'esclave domestique n'était pas seulement participant, mais dans certains cas, il participait activement au processus de développement d'une talle civilisation sur une base écologique ( de famille, de maison). C'est en raison de particularités de ce genre que la civilisation Luso-Tropicale peut être décrite et caractérisée comme symbiotique, écologique, comme un processus continu d'adaptation des valeurs européennes aux nécessités et aux conditions tropicales.

Les auteurs modernes orirentaux et autres non-européens, lorsqu'ils traitent de l'histoire des relations culturelles, économiques et ethniques de l'Orient et de l'Occident, de l'Europe et des peuples non-européens, au cours des derniers quatre ou cinq siécles, se sont faits les pionniers d'un genre nouveau (et appréciable) de littérature sociologique: une littérature qui est l'expression des sentiments et des comportements des peuples opprimés envers leurs oppresseurs; et aussi une évaluation critique et même un jugement des différents motifs et des méthodes des civilisations "opprimantes" dans leur traitement des peuples orientaux et non-europpéens, de leurs cultures et de leurs civilisations.

Les mots "oppression", "oppresseur", "opprimant" sont employés ici dans un but descriptif, et pour reprendre les mots fameux de Lincoln, "with malice towards none"(sans malveillance envers quiconque). L'oppression existait dans leurs rapports, encore que l'on puisse donner différentes interprétations sociologiques de ce que l'oppression signifiait pour les européens et pour les non-européens. Dans certains cas, l'oppression politique était insignifiante, mais l'oppression économique, forte et violente. Dans d'autres cas, l'oppression spirituelle agissait sous la forme d'une oppression culturelle témoignant d'un intérêt extrêmement vif de la part des européens, pour le salut des non-européens, encore qu'un tel intérêt ait pu prendre l'aspect de l'intolérance, de la cruauté, de l'Inquisition, de la persécution.

En ma qualité de non-européen, et en même temps, de descendant direct d'un groupe particulier d' européens - les Espagnols et les Portugais - qui se sont rendus fameux dans l'Orient tropical, en Afrique tropicale et en Amérique tropicale, par leur intérêt intense pour le bien-être spirituel (le salut) des non-européens - au point qu'on les connaît désormais comme le groupe le plus intolérant de chrétiens qui ait jamais tenté de promouvoir l'expansion du Christianisme en tant que religion et que système éthique - je me suis senti particulièrement attiré vers l'étude de ce qui avait été écrit, au cours des années récentes, par des non-européens en fait d'analyse, de critique et de jugement des activités européennes dans les différentes parties du monde, européanisées de différentes façons, à la suite de ces activités. Un de ces jugements, marqué au sceau d'une très grande objectivité, est celui qu'exprime un éminent savant hindou, Mr. K.W. Panikkar, dans son livre " Asia and Western Dominance " (L'Asie et la Domination Occidentale), publié à Londres en 1953, et décrit par l'auteur lui-même comme " Un tableau de l'âge de Vasco da Gama dans l'histoire de l'Asie ".

Dans ce livre, le savant hindou reconnaît quatre catégories d'activités européennes en Asie: l'une est caractérisée par " un vaste intérêt humain "; une deuxième, par " le sens d'une mission culturelle "; une troisième, par " une théorie de la possession et de l'exploitation, sans le moindre égard à une obligation quelconque en vue du bien-être des peuples sur lesquels s'exerce un contrôle acquis "; enfin, une quatrième catégorie est caractérisée par " l'enthousiasme spirituel ". " Enthousiasme spirituel par dessus tout autre intérêt économique ou commercial ". L'auteur hindou n'hésite pas à rendre hommage à ce dernier type d'activité européenne en Asie, encore qu'il fasse remarquer que les Européens qui agissaient sous l'influence d'un " enthousiasme spirituel " étaient aussi quelquefois " fanatiques dans leurs efforts en vue d'imposer la conformité catholique " et " persécutaient ceux qui n'étaient pas chrétiens ", comme firent les portugais " à Goa et dans leurs autres possessions ".

Encore qu'il serait, à l'heure actuelle, inadéquat d'associer la civilisation Luso-Tropicale à n'importe quelle croyance spécifique ou à un système théologique, on est forcé d'admettre qu'une telle civilisation ne se fût point développée comme elle l'a fait, comme une civilisation ethniquement démocratique, sans ce que M. Panikkar appelle " l'enthousiasme spirituel ": spirituel, c'est-à-dire chrétien: cet enthousiasme exprimait une sérieuse préoccupation, chez les portugais, pour la condition spirituelle des peuples des tropiques, non-européens.

Si l'on observe que les portugais ne voyaient pas dans ces peuples des groupes ethniques inférieurs, mais des hommes et des femmes qu'ils n'hésitaient pas à considérer comme essentiellement leurs égaux, au point de prendre leurs femmes pour épouses, on comprendra facilement pourquoi ils s'inquiétaient si fort de la condition spirituelle des peuples non-européens. Les portugais tenaient pour leur devoir d'inculquer aux non-européens les principes essentiels du Christianisme. Ceci semble expliquer pourquoi certains de ces portugais devinrent fanatiques, ou presque fanatiques, dans l'exercice de leur mission chrétienne parmi les non-européens. Et cela semble expliquer aussi bien pourquoi ils furent connus de ces peuples comme des " chrétiens " plutôt que comme des " Portugais ". Ils ne considéraient pas leur mission comme étant d'européaniser ou de lusitaniser les tropiques autant que de christianiser les peuples des tropiques.

Ce comportement semble leur avoir permis de développer, sous les tropiques, et comme aucun autre peuple européen n'avait pu le faire, une civilisation symbiotique, où l'élément européen est prépondérant, il est vrai, mais où cette prépondérance n'est pas exclusive, en ce qui concerne les valeurs matérielles aussi bien que spirituelles. Tout au contraire: son caractère non-européen s'accentue - il s'agit d'une civilisation dynamique, en pleine croissance - sans pour cela devenir anti-européen, comme c'est le cas pour certaines civilisations ayant pris conscience tout récemment du fait qu'elles possédaient le droit de se développer selon des raisons et des idéaux non-européens, comme e est le eas pour certaines civilisations ayant (une des caracteristicas de un civilisation Luso- * ) Tropicale semble être son apparente capacité de développer ses valeurs spirituelles, d'origine chrétienne, non pas en tant qu'européennes, mais en tant que trans-européennes, c'est-à-dire comme des valeurs qui puissent assimiler (comme c'est déjà le cas), des thèmes et des motifs non-européens, et, enrichies par eux, donner naissance à des combinaisons neuves et valables. C'est la raison pour laquelle certains interprètes de la civilisation Luso-Tropicale se rapportent à son Christianisme, comme à un développement "lyrique" et non point "dramatique", des doctrines et des rites chrétiens, tels qu'on les voit "stabilisés" en Europe et en Amérique du Nord.

* Correção feita pelo autor após a publicação.



Fonte: FREYRE, Gilberto. D'une civilisation luso-tropicale. Sunthésis, Revue Internationale. Bruxelles, v. 13, n. 145-146, p. 532-536, juin./jui. 1958.

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